Chapitre 35
La barrière magique
Debout devant le comptoir de la cuisine, Tatiana versait de l’eau chaude dans une tasse en réfléchissant aux événements des derniers jours. Alexei entra sans bruit par la porte grillagée, mais elle avait déjà senti sa présence.
— Elle a décidé de t’aider, et il n’y a rien que je puisse faire pour l’en empêcher, déclara la guérisseuse en pivotant vers lui.
— Toi aussi tu as essayé, et tu n’as rien pu faire pour moi. Sera-t-elle plus forte que toi ?
— Éventuellement, mais en attendant, elle n’est qu’une adolescente qui a encore beaucoup de choses à apprendre.
— Pourquoi as-tu mis une barrière autour d’elle ?
— Pour me donner le temps de réfléchir.
— Tu sais bien que je ne pourrais jamais la mordre. Nos destins sont liés. Est-ce qu’elle le sait ?
— Il y a encore bien des choses qu’elle ignore. Je ne peux pas lui dévoiler tous nos secrets de famille d’un seul coup.
— Mon temps est compté, Tatiana, et lorsque l’ombre se sera complètement emparée de moi, je choisirai une victime, je mourrai et j’irai en enfer.
— Combien de fois t’ai-je dit que cet endroit n’existe pas !
N’aimant pas être rabroué, Alexei quitta la maison en ouvrant brutalement la porte qui frappa le mur. Tatiana déposa un sachet de tisane dans l’eau en se demandant quoi faire pour que personne ne souffre dans cette triste histoire.
À l’étage supérieur, Alexanne était au téléphone avec Matthieu. Elle frissonna d’horreur lorsqu’il lui raconta que la veille, un loup avait surgi de nulle part, sur la route, lorsqu’il était parti de chez elle. La jeune fille n’eut pas le courage de lui dire qu’elle connaissait cet animal. Lorsqu’il lui proposa de revenir passer une journée chez elle, la fin de semaine suivante, l’adolescente paniqua et inventa une histoire abracadabrante pour l’en dissuader et ainsi le protéger de son oncle. Elle lui raconta qu’une patiente très malade était venue à la maison et qu’elle leur avait transmis un virus contagieux.
Matthieu offrit d’aller chercher un médecin à l’hôpital le plus proche, mais Alexanne affirma que sa tante avait la situation bien en main. Une fois la période de contagion écoulée, elle lui permettrait de revenir à la maison. Décontenancé, le jeune homme se vit contraint d’accepter cette séparation temporaire. En raccrochant, Alexanne espéra qu’il l’ait crue et qu’il garde ses distances, jusqu’à ce qu’elle désamorce totalement l’agressivité de son oncle. Honteuse, elle descendit à la cuisine où sa tante buvait de la tisane en regardant par la fenêtre.
— Un virus ? répéta Tatiana, découragée.
— Ce n’est pas très astucieux, je l’avoue, et ça ne fait pas vraiment honneur à vos pouvoirs de guérison, mais je ne savais pas comment le protéger autrement.
— As-tu demandé conseil aux anges ?
— Oui, et ils prétendent qu’il y a encore, au fond de l’âme d’Alexei, une petite flamme qui se bat pour survivre. Ils ont aussi dit que ce n’était pas moi qui devais devenir un phare de lumière, mais lui.
En voyant l’expression songeuse de Tatiana, Alexanne voulut savoir à quoi elle pensait.
— À un vieux livre que j’ai déjà lu sur le sujet. Je l’ai justement replacé dans la bibliothèque il y a quelques mois.
Alexanne bondit sur ses pieds, fit le tour de la table, saisit la main de Tatiana et l’obligea à se lever.
— Doucement, doucement, protesta sa tante, qui renversa la moitié de sa tisane.
— Mais nous n’avons pas une seule seconde à perdre !
Alexanne la conduisit dans la bibliothèque et exige qu’elle lui montre l’ouvrage en question. Tatiana marcha le long des rayons, qui occupaient tout un mur, en étudiant les bouquins, puis s’arrêta en levant la tête vers la tablette la plus élevée.
— Je pense que c’est le livre vert là-haut, se rappela-t-elle.
Alexanne poussa immédiatement l’échelle de bois sous la dite section et se dépêcha d’y grimper. Elle s’empara de l’ouvrage ancien et redescendit. Elle jeta un coup d’œil à sa couverture et ouvrit des yeux surpris en tentant de lire le titre.
— C’est en russe, lui apprit sa tante.
— Mais je ne lis pas cette langue !
— Moi, si.
Tatiana s’assit dans un fauteuil et tourna lentement les pages sous le regard exaspéré de sa nièce. Elle s’arrêta finalement au milieu du bouquin.
— Voilà le passage en question : Comment sauver celui qui s’est laissé tenter par le mignon et qui désire mettre fin à son contrat avec lui. Le mignon, c’est un nom qu’on donnait au diable autrefois.
— Mais vous m’avez dit que le diable n’existe pas.
— Ce livre a été écrit à une autre époque, par des gens qui avaient des perceptions différentes. Il va seulement nous servir d’inspiration pour trouver la façon de restaurer la lumière au fond de l’âme d’Alexei.
— Est-ce que mon oncle a signé un contrat avec ce mignon ? s’horrifia Alexanne en s’asseyant sur un tabouret devant Tatiana.
— Pas volontairement.
Tandis que Tatiana traduisait le passage à sa nièce, chez les Richard, Matthieu avait annoncé à son père que les deux guérisseuses étaient souffrantes et que cela l’inquiétait beaucoup. Mais Paul s’étonna encore plus que lui, car depuis qu’il la connaissait, Tatiana n’avait jamais été malade. Il décida donc que c’était leur devoir, en tant qu’amis de la famille, d’aller vérifier l’état de santé des deux fées. Il annonça à Matthieu qu’il viendrait le chercher après sa dernière installation, et qu’ils se rendraient chez les Kalinovsky pour leur venir en aide.
Rassuré, Matthieu aida son père à charger la camionnette, puis retourna dans le magasin afin de ranger les petites boîtes de marchandise électronique qu’ils avaient reçues durant la journée. C’est alors qu’il crut entendre un curieux grattement dans la porte de l’arrière-boutique. Croyant que c’était un raton laveur qui cherchait à pénétrer dans le magasin, il s’empara de son bâton de baseball et tourna lentement la poignée de la porte, avec l’intention de lui faire peur. Il l’avait à peine entrebâillée que les crocs du loup claquèrent devant lui.
Matthieu laissa tomber son arme et poussa de toutes ses forces sur la porte, puis parvint à la verrouiller. L’animal enragé s’acharna. Craignant que le loup ne parvienne à défoncer le bois, le jeune homme se précipita dans le magasin et referma la seconde porte qui le séparait de l’arrière-boutique. Il composa en tremblant le numéro du téléphone cellulaire de son père et lui raconta en bafouillant ce qui venait de se passer.
Paul Richard fit aussitôt demi-tour. Quand il arriva finalement au magasin, Matthieu lui sauta dans les bras comme un enfant effrayé. Paul prit le temps de le rassurer avant de faire le tour du petit immeuble. Ses yeux d’ancien chasseur identifièrent facilement les empreintes de la bête. Il avait promis à Tatiana et aux anges de ne plus jamais abattre d’animaux, mais il n’allait certes pas laisser un loup s’attaquer à ses enfants. Il emmena donc Matthieu avec lui, chez son client, et verrouilla la boutique.